Le dernier pont de glace
ou comment les Québécois ont appris à rapetisser un pays qui est pourtant bien assez petit comme ça
Le romancier François Barcelo (premier Québécois publié dans la Série noire de Gallimard avec Cadavres et Moi, les parapluies...) vous présente ce chef-d’œuvre du génie primitif de ses compatriotes: le pont de glace, une création à la fois pratique et mythique, menacée de disparition définitive et non seulement printanière.
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Métier: bâtisseur de ponts de glace

Je connais le responsable de l’entretien du pont de glace. C’est monsieur Chagnon. C’est aussi lui qui, contre rémunération, vient dégager les abords de ma maison avec son tracteur après chaque tempête de neige. Je sais qu’il aime ce métier. Mais sa véritable passion, ce n’est pas l’abord des maisons, c’est le pont de glace. Dès que la rivière est assez gelée pour supporter son poids et celui de sa motoneige, il prend sa tarière et perce des trous qui permettent à l’eau de sourdre à la surface et de se transformer plus rapidement en glace supplémentaire afin de former au plus tôt un pont assez épais et solide pour que les voitures y circulent. Et il plante dans la glace de grands piquets qui indiquent aux automobilistes la route à suivre si on peut l’appeler une route.
Il a aussi installé sur la rive un gabarit qui bloque le passage aux gros véhicules. Il y a quelques années, un camion chargé de carcasses de vaches a sombré à travers la glace entre deux villages voisins. Depuis, il n’y a plus de pont de glace entre Saint-Marc et Saint-Charles, ni entre Saint-Roch et Saint-Ours.
Il ne reste plus que celui qui relie Saint-Antoine à Saint-Denis. Et nos conseils municipaux ont chargé monsieur Chagnon de veiller à la sécurité du public et des véhicules. Même si c’est un pont de glace sans péage, il y a les assurances, la possibilité de poursuites par les héritiers d’automobilistes submergés, le déshonneur si on en parle à la télévision, et toutes ces catastrophes qui guettent les villages où il n’arrive jamais rien.
Alors, monsieur Chagnon, la mort dans l’âme, ferme son pont dès qu’il y a un redoux et ne le rouvre qu’après s’être assuré qu’il a retrouvé une solidité suffisante.
Si j’apprécie tant ce pont de glace, c’est que lorsqu’il est là le Québec rapetisse un petit peu. Saint-Denis se rapproche de soixante kilomètres, comme toutes les villes de l’autre côté. Même Québec, Rivière-du-Loup et la Gaspésie sont soudain plus à ma portée.
Ce qui ne veut pas dire que j’y vais faire un tour en hiver. La Gaspésie — où on me dit que les vagues gelées forment dans la mer des sculptures énormes et spectaculaires — est encore à mille kilomètres de chez moi. La neige et le verglas rendent les voyages d’hiver à bicyclette impossibles, et en voiture bien hasardeux. On sait quand on part, mais on ne sait jamais quand on va arriver et encore moins quand on va revenir. N’empêche que, de Noël à Pâques, mon Québec rapetisse, lui qui n’est déjà pas plus grand qu’il faut, si vous voulez mon avis.
Puis, par un beau jour de fin mars ou début avril, la glace de la rivière s’enfonce brusquement, en quelques heures. Si ça se produit la nuit, la rivière est entièrement gelée quand on va se coucher; et entièrement dégagée quand on se lève le matin. Le traversier se remet à naviguer. Et les automobilistes fauchés, comme moi, font soixante kilomètres de plus pour se rendre à Saint-Denis. Ainsi, le Québec retrouve ses dimensions normales.
Rumeur et métaphore
Une rumeur persistante veut qu’on remplace le traversier et le pont de glace par un véritable pont de béton et d’acier, encore plus laid qu’utile. Mais c’est une rumeur qui court depuis si longtemps que je peux espérer qu’elle ne sera toujours que cela. Et que tous les hivers notre pont de glace continuera de m’épater, moi qui m’épate de plus en plus difficilement.
Monsieur Chagnon, me demanderez-vous, est-il conscient que son œuvre, constamment recommencée, constitue une métaphore magnifique, variante nordique et horizontale du mythe de Sisyphe?
Cela m’étonnerait. Moi-même, bien que je sois convaincu du potentiel métaphorique de notre pont de glace, je n’arrive pas à en cerner le sens précis et encore moins à lui trouver un lien avec la situation du Québec d’aujourd’hui.
Ce n’est pas bien grave. Les métaphores les plus justes ne sont-elles pas toujours celles dont le sens nous échappe?
Texte gracieusement mis à la disposition du site Internet de la municipalité de St-Denis-sur-Richelieu par l’auteur François Barcelo
http://www.barcelo.ca/FB/Pontdeglace.html http://www.barcelo.ca/